Deux ans après son lancement, doté de plus de un milliard d’euros, le projet de simulation du cerveau humain bat de l’aile. Est-ce dû à un problème de gestion ou a-t-on atteint les limites de la Big Science ?
Stefan Theil
L'imagerie par résonance magnétique nucléaire permet de visualiser l'activité de régions du cerveau. Le Human Brain Project a pour objectif de simuler les quelque 86 milliards de neurones du cerveau humain et leurs interactions.
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Dans ce numéro
L'auteur
Stefan theil est journaliste et éditeur basé à Berlin. Il est depuis peu résident du centre Joan Shorenstein à l'université Harvard, aux États-Unis.
Depuis des décennies, Henry Markram rêvait de modéliser le fonctionnement du cerveau humain. En 1994, postdoctorant à l’institut Max Planck pour la recherche médicale de Heidelberg, en Allemagne, il était devenu le premier scientifique à mesurer les signaux électriques entre deux neurones fraîchement prélevés sur un rat. Ces recherches avaient montré comment les synapses se renforcent ou s’affaiblissent, ce qui avait permis d’étudier et de modéliser les processus d’apprentissage du cerveau. Henry Markram avait ainsi acquis le statut d’expert scientifique au sein de l’institut Weizmann à Rehovot, en Israël, et en 1998, devenu professeur, il était l’un des chercheurs les plus respectés du domaine.
Puis la frustration est apparue. Malgré les dizaines de milliers d’articles publiés chaque année en neurosciences par des chercheurs du monde entier, ni la compréhension des fonctions fondamentales du cerveau ni les compétences en matière de traitement des troubles cérébraux ne semblaient progresser. La consternation de Henry Markram était aussi personnelle. Alors qu’il vivait encore en Allemagne, son fils Kai avait été diagnostiqué autiste. Et, comme il l’a raconté au Guardian en 2013, il voulait « pouvoir pénétrer le cerveau modélisé de [son] fils pour voir le monde comme celui-ci le percevait ». Le seul moyen d’y parvenir, pensait-il alors, était de modéliser les circuits de l’ensemble du cerveau humain.
En 2009, lors d’une conférence TED, il expose pour la première fois au grand public la manière dont, selon lui, on peut simuler sur un superordinateur les 86 milliards de neurones d’un cerveau et les 1012 synapses qui les connectent. « On peut y arriver en dix ans », promet-il, laissant entendre qu’un tel modèle mathématique pourrait même être doué de conscience. Les applications qu’il envisage sont nombreuses : découverte de nouveaux médicaments, substituts pour certaines expérimentations sur l’animal, étude de pathologies telles que la maladie d’Alzheimer. Sans compter l’élan que le projet donnerait à la technologie pour la construction d’ordinateurs plus performants et la création de robots dotés de compétences cognitives, voire d’intelligence.
Dérapage
Nombre de neuroscientifiques expriment leur scepticisme, mais Henry Markram bénéficie à l’époque de nombreux appuis. Sa vision semble être confortée en janvier 2013, quand l’Union européenne lui accorde 1,2 milliard d’euros répartis sur dix ans pour réaliser son objectif. Moins de deux ans plus tard, il règne sur le Human Brain Project (projet Cerveau humain) une grande confusion. Le projet est devenu un sujet de controverse, voire de dérision. Plusieurs scientifiques proches de Henry Markram le décrivent comme un génie qui aurait dérapé. Il perd sa fonction à la tête du projet et a l’obligation de ne plus parler à la presse. Selon le nouveau directeur général, Christoph Ebell, il n’assiste plus aux réunions internes du projet et délègue une personne pour échanger avec l’équipe de direction.
Le Human Brain Project a provoqué un schisme au sein de la communauté neuroscientifique européenne. En juillet 2014, une lettre ouverte attaquant le projet sur les plans scientifique et managérial recueille vite plus de 800 signatures dans le milieu de la recherche. En mars 2015, les signataires menacent de le boycotter. Henry Markram lance alors une médiation pour répondre à ses détracteurs. Un comité de...